19 Sep 2013

La Chartreuse de Parme… ou la Pourvoyeuse de Drames ?

Aux éditions folio classique, ce pavé de littérature accuse 750 pages, auxquelles il faut certes enlever le long dithyrambe de l’éditeur, dithyrambe d’autant plus cossu qu’il se nourrit de celui des nombreux grands écrivains tombés en admiration devant ce livre écrit, dicté plutôt, en 53 jours. A la lecture, on entraperçoit toutefois ce qui fait la différence entre un livre écrit et lentement mûri comme un bon vin, tout au long de la gestation duquel l’auteur tente de canaliser sa verve dans l’optique de ciseler une œuvre qui sera cohérente et passionnante pour le lecteur à qui elle se destine, et un livre dicté au fur et à mesure d’une inspiration certes débordante mais dont il faut espérer qu’elle ne se fut point tarie pendant près de 2 mois, et ne se fut point avérée capricieuse, incohérente, répétitive ou encore elliptique… Par quel miracle l’inspiration artistique d’un auteur pourrait-elle en effet s’avérer parfaite dès le premier  jet lorsque ce dernier s’étale sur autant de jours ? Car 53 jours c’est peu pour un livre, mais c’est un véritable marathon quand il s’agit de l’expression artistique spontanée d’un auteur… Peut-être aurait-il fallu que l’œuvre jaillisse d’un seul bloc pour qu’elle se fût automatiquement assurée de sa propre cohérence en tant qu’œuvre finie et destinée au Lecteur, si tant est que ce dernier reste encore  considéré comme l’aboutissement, la finalité du processus littéraire.

Quand vient en effet le temps de la lecture de ce roman dont on pouvait attendre le meilleur après le splendide et émouvant « Le rouge et le noir », le lecteur a tout loisir d’être porté par cette inspiration, ou d’en déplorer les tics et les ficelles. Et très vite, la « Chartreuse de Parme » apparait comme un livre écrit machinalement,  avec probablement très peu de relecture, encore moins de toilettage organisationnel d’ensemble. Ce qui fait tout de même plaisir dans le dithyrambe de Balzac, c’est qu’en dépit des éloges qu’il émet, l’auteur suggère à Stendhal de réécrire son livre, de le réorganiser, d’en changer l’agencement à commencer par le point de départ. Il achève d’ailleurs son éloge par cette ultime  banderille : « Je souhaite que M.Beyle soit mis à même de retravailler, de polir La Chartreuse de Parme, et de lui imprimer le caractère de perfection, le cachet d’irréprochable beauté que MM. Chateaubriand et de Maistre ont données à leurs livres chéris ». 

Outre la construction du roman qui semble purement chronologique,  ou plus exactement qui procède de l’adjonction de tableaux temporels successifs, on sent bien que même si ces tableaux temporels permettent de découvrir des espaces également variés, paysages, régions, pays, qui auraient pu agrémenter l’intérêt du livre, le résultat n’est plus au rendez-vous dès lors que l’on découvre que ce procédé de translation spatio-temporelle est systématiquement utilisé d’un chapitre à l’autre. D’un point de vue purement physique, on pourrait résumer ce livre en un long et tumultueux voyage du héros principal,  Fabrice del Dongo. Voitures attelées, barques, chevaux, relais de postes se succèdent mais ne peuvent hélas se substituer à la chair, à l’âme, à ce fil conducteur qui caractérise un chef d’œuvre, ce fil si ténu et quasiment invisible, dont il est impossible de théoriser en quoi il s’avère efficace ou pas, mais qui pourtant, par une sorte de tropisme créatif, assure à l’ensemble des sous-éléments d’une création leur épanouissement dans un résultat d’ensemble d’une totale cohérence.  Or non seulement ces changements incessants de décors ne constituent pas une trame solide à l’œuvre en question, mais ils y sont systématiquement vécus comme des fuites successives et gratuites.

Ces fuites ne sont pas fortuites pour autant, elles sont même tactiques puisqu’elles sont régulièrement empêchées par des évènements extérieurs qui n’ont finalement d’importance que pour inhiber, corseter, embarrasser voire interdire le héros du livre. Et c’est là un point commun avec le pourtant génial « Le rouge et le noir » dans lequel le personnage central se trouve toujours des raisons pour ne pas faire ou pour ne pas entreprendre, à la différence près que dans « La chartreuse de Parme », en plus de ces tendances à l’auto-sabordage, Fabrice del Dongo est aidé par ses ennemis. Jaloux présupposés, rivaux familiaux, tous se liguent pour couler ses velléités, pour massacrer ses actions, et pas seulement lui-même. Tous, mais pas tout à fait : car il existe toujours quelque part une femme éperdument amoureuse de Fabrice, une belle âme qui aura entrevu la noblesse et l’élévation de son être et qui aura tendance à vouloir le sauver de ses malheurs…

Parfois, et ceci afin de montrer jusqu’où peut aller la sophistication du sadisme de l’auteur vis-à-vis de son personnage central, deux femmes amoureuses peuvent même agir simultanément au point d’annihiler le résultat des plans de sauvetage que le livre leur fait entreprendre chacune de son côté : lors de sa captivité par exemple, la duchesse de Sanseverino échafaude un enlèvement de Fabrice Del Dongo mais le moment venu, celui-ci ne veut plus sortir de sa geôle tellement il se trouve attiré par la fille du marquis Fabio Conti qu’’il entraperçoit tous les jours à travers les barreaux de sa fenêtre et avec qui il communique par billets amoureux… Le comble de l’empêchement.

S’il fallait donc résumer ce roman d’une façon encore plus mécanique, on pourrait le rapprocher d’une machine à faire et défaire, une sorte de machine de Sisyphe qui saborde la trajectoire du héros principal mais qui régulièrement se trouve doublée et contrecarrée par la reconnaissance féminine, par l’amour élitiste, ce qui permet de réhabiliter chaque fois le héros principal et les actions qu’il avait entreprises. A noter que ces femmes sont la plupart du temps de haute extraction sociale, et seules capables de mesurer combien le héros principal est d’une essence supérieure et combien il était déconsidéré jusqu’alors. Mais que le lecteur se rassure, c’est bel et bien la machine à saborder qui a le dernier mot, à la fin de chaque tableau, et à la fin définitive du livre, car eût-il été possible que le héraut devînt enfin heureux ? Bien sûr que non.

Sans rentrer dans le détail de tics stylistiques bizarres comme l‘abus immodéré de l’adverbe « fort » au préjudice de celui bien plus discret « très » (quasiment absent du livre, au point que j’ai noté qu’il s’en trouve un page 522 de l’édition folio !), abus qui rend certaines pages ridiculement empâtées, d’un point de vue plus fondamental, il reste tout de même difficile de ne pas imaginer que l’auteur ait souffert d’un manque de reconnaissance au minimum sociale si ce n’est affective : ses jugement sont sans cesse exprimés selon une opposition conflictuelle et clairement statutaire entre capitale et province (certes moins que dans « Le rouge et le noir »), entre France et Italie, entre élite et peuple, entre vulgarité et noblesse, entre pauvreté et richesse… On devine alors l’auteur comme probablement obsédé par la hiérarchie sociale, souffrant d’une béance narcissique irréparable, et qui s’amuse de ses personnages en leur infligeant ses propres souffrances. Il se dit que le rejet du père par Stendhal transparaît dans ses romans, mais ne s’agirait-il pas plutôt de névrose sociale ?

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