25 Jan 2018

Le contenu des programmes économiques de l’Education Nationale encore et toujours orientés

Category: Société (pervertie)Claude @ 11 h 53 min

Article paru dans Atlantico :

http://www.atlantico.fr/decryptage/contenu-programmes-economiques-education-nationale-encore-et-toujours-oriente-3291181.html

Fin janvier 2017, l’audit des programmes scolaires de l’Education Nationale en matière d’économie est passé quasiment inaperçu. Pourtant, cet audit a été réalisé par l’Académie des sciences morales et politiques, ce qui n’est pas rien, et ses résultats auraient mérité que l’on s’y attarde sérieusement. Le peu de buzz généré par les médias semble d’ailleurs rétrospectivement suspect. Tout comme la façon dont quelques uns parmi les journaux « bien pensants » ont dénigré l’événement. Revenons donc sur cette évaluation qui n’est pas si anodine que cela…

Mais avant toute chose, il convient de rappeler le profil des experts qui ont été chargés de jauger les contenus des livres pédagogiques :

-Bernard Salanié, professeur d’économie, Columbia University, président du Club Praxis (think tank réformateur),

-Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du Front Monétaire International,

-Kevin H. O’Rourke, professeur d’histoire économique à All Souls College, Oxford,

-Salvador Barberà, professeur d’économie à l’Universitat Autònoma de Barcelona, et président de la Commission pédagogique de l’Association espagnole des sciences économiques,

-Thomas Philippon, professeur d’économie, New York University,

-Bernard Salanié, professeur d’économie, Columbia University.

De toute évidence, le panel de spécialistes qui a analysé les manuels des éditions scolaires Belin, Bordas, Hachette, Hatier, Magnard et Nathan ne comporte ni journaliste, ni militant. Tous ses membres sont des professeurs d’universités (américaines, anglaise et espagnole), à l’exception d’un praticien, ancien économiste du FMI, ce qui garantie un minimum d’expertise et de détachement sur ce sujet ô combien polémique.

 

Oui, les programmes de l’Education Nationale sont encore économiquement orientés !

Bien mieux qu’une synthèse, voici quelques extraits particulièrement éloquents des différents rapports établis par ces six experts. Un véritable florilège, certes long mais de nature à régaler les lecteurs les plus passionnés par le sujet ! Qu’on en juge:

 « La dimension fondamentale du risque en économie nous semble escamotée presque entièrement, notamment les notions de prise de risque et de prix du risque. Elle permettrait de balayer rapidement les points de vue marxistes présentés dans le manuel de Terminale, assimilant les plus-values à l’extorsion des travailleurs, plutôt que de laisser l’élève dans un flou malencontreux ».

« Le chapitre sur les classes sociales relève davantage de l’histoire, pas de la sociologie contemporaine, tant le concept nous paraît aujourd’hui dépassé pour décrire la société et ses dynamiques. On passe beaucoup de temps sur l’individu et l’employé, pas assez sur l’entreprise. Des thèmes importants nous paraissent manquer, tels que la création et la croissance des entreprises, les problématiques de gouvernance moderne, l’optimisation de portefeuille, la propriété intellectuelle et les brevets, le financement de la recherche et de l’innovation ».

« La fiche “l’union monétaire en zone de turbulences” ne mentionne pas clairement les évolutions asymétriques et l’explosion du crédit dans les pays d’Europe du Sud. Elle insiste sur les responsabilités de la BCE dans le déclenchement de la crise, ce qui est discutable ».

« Les effets pervers de l’ouverture internationale » : il est curieux de parler d’effets pervers sur la base de prévisions établies en 2005 pour la période 2005 – 2015 alors que nous sommes en 2016 ».

« Aucune étude empirique n’est mentionnée pour soutenir l’affirmation (contestable) que la spéculation est déterminante dans la « multiplication des crises de change ». L’abus du terme spéculation (sans définition précise) ne contribue du reste pas à éclairer sur le fonctionnement des marchés ».

« Est-on obligé de commencer ce chapitre par un exposé des théories marxistes et la définition des plus-values comme une extorsion des travailleurs plutôt que comme une simple rémunération du capital? C’est, il nous semble, pousser le relativisme un peu loin. De plus doit-on parler de Marx en Seconde, Première et Terminale? Pourquoi ne pas laisser le sujet aux programmes d’histoire ou de philosophie? Qui parle encore aujourd’hui de classes sociales? La précarité peut toucher tout le monde, y compris les autoentrepreneurs qui prennent des risques personnels importants. Le monde des rentiers décrit par Balzac est depuis longtemps fini. On en est réduit dans ce chapitre à confondre « classes sociales » et simples « catégories sociales », en pratique CSP et catégories de revenus. Il faudrait ajouter parmi les catégories de Max Weber ou de Pierre Bourdieu la relation au risque. L’injustice la plus criante aujourd’hui est que les « insiders » concentrent de nombreux avantages sans prise de risque personnelle ».

« La conflictualité sociale: pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social? On aurait préféré un titre plus positif. Il est ironique de penser que l’esprit des lois Auroux était de « promouvoir une démocratie économique fondée sur de nouvelles relations du travail ». Pourquoi revenir encore à la « lutte des classes » et à Marx? ».

« On a peut-être « institutionnalisé » les conflits (Ralf Dahrendorf), mais les syndicats ne sont ni représentatifs ni efficaces, et trop de conflits s’enlisent dans la violence. On semble justifier par un principe général tous les blocages de la société française: « les conflits qui manifestent une résistance aux changements peuvent aussi marquer une lutte menée au nom de valeurs supérieures ».  

« Le résumé sur les inégalités devrait préciser que le coefficient de Gini est stable en France et même en baisse depuis 1985 ». La trappe à pauvreté pourrait être illustrée sur un exemple français (il existe par exemple des études du Conseil d’Analyse Economique) plutôt que basée sur l’expérience de l’État de Virginie ».

« Pourquoi poser la question de la justice sociale, nécessairement subjective, plutôt que celle de l’accès à des prestations et à des assurances de qualité ? Tout ramener à une question de justice, impliquant un déni et un préjudice, peut sembler une différence de présentation subtile. En réalité on finit par inculquer un esprit de comparaison critique permanent et on brime inutilement la réussite ».

« Il nous paraît choquant d’affirmer que les discriminations sont à l’origine des différences de salaire non dues à la productivité, à l’ancienneté, au niveau du diplôme ou à la pénibilité, comme si la relation salariale ne répondait pas aussi à une logique d’offre et de demande ? ».

« Ouvrir le chapitre sur l’énoncé « la mission de l’État-providence : assurer la cohésion sociale » nous paraît pour le moins simplificateur ».

« Il faut éviter des termes comme « épargne de spéculation », qui sont impropres (une compagnie d’assurances investissant à long terme dans des actions ne spécule pas) et qui contribuent à attiser les préjugés »

« Encore une fois, nous sommes frappés par une négativité certaine de ton : est-il judicieux de parler de précarité (avec une vignette assez cynique) et des dysfonctionnements de Pôle emploi dès les premières pages ? On pourrait aller plus vite pour aller à l’essentiel (comment trouve-t-on le moyen de parler de la crise des subprimes ?) : pourquoi attendre 9 pages avant de réfléchir aux causes du chômage et aux moyens de le réduire ? Et le lien entre chômage, et rigidité du marché du travail et niveau du SMIC, devrait être exposé plus clairement, plutôt que de présenter une opposition artificielle entre les points de vue néoclassique et keynésien ».

« Il est pour le moins surprenant d’assimiler une réduction des déficits à de l’austérité. Et encore une fois il est navrant de sembler impliquer une relation de causalité à partir de 4 données historiques, et sans avoir jamais expliqué la différence essentielle entre corrélation et causalité » (Yann Coatanlem sur Belin).

 

Les chapitres 3 et 4 sur le marché, ses forces et ses limites, sont bons aussi. La encore, j’aimerais des conclusions plus fortes. Y a-t-il une alternative à l’économie de marché ? Pourquoi la planification centrale n’a-t-elle pas marché ? (Olivier Blanchard sur Bordas).

 

« Le seul problème que semble poser le programme, tel que défini par le ministère, est que le chapitre sur l’offre, la demande et la détermination du prix est purement positif (et très bien fait). Ce qui signifie que la seule analyse normative des marchés est celle ayant trait à la pollution et aux manières de rendre le marché plus efficient (également très bien fait selon moi). En revanche, la raison pour laquelle il arrive que les marchés fonctionnent bien n’est malheureusement pas abordée ici…/.. Cependant si on ne suit que le cours de Seconde, il y a un petit risque qu’on conclue qu’en général, les marchés ne fonctionnent pas bien ».

« Mais, si l’on veut donner à la demande sa juste place, il faudrait étudier l’investissement, les dépenses publiques, la fiscalité et le commerce extérieur. Ce qui n’est pas fait…/… on amène en fait les élèves à conclure qu’augmenter les salaires est mauvais pour les coûts et bon pour la consommation et c’est cette vision qui détermine le parti auquel on se range sur cette question. Je ne pense pas que cela contribue à « éduquer de futurs citoyens », cela leur apprend plutôt à imiter le débat public français, extrêmement stérile, sur le chômage ».

« …le keynésianisme soit représenté par un « encadré » qui explique en gros aux élèves qu’il y a longtemps, un économiste anglo-saxon aujourd’hui décédé avait une théorie dans laquelle l’investissement jouait un rôle important. Si on donne aux élèves des faits actualisés d’un côté et qu’on y joint des éléments d’histoire des idées …/…, il me semble que les élèves sont un peu incités à aller dans ce sens ».

« Ce chapitre (et le suivant) laissent entendre de manière répétée que les échanges et les investissements internationaux peuvent ne pas être une bonne chose pour les pays en développement…/…Non seulement, le manuel induit ici en erreur les élèves sur l’impact réel des échanges sur le niveau de vie dans les économies émergentes, mais il contribue à les détourner de l’un des grands problèmes moraux et pratiques de notre époque : le commerce est probablement bon pour les travailleurs des pays pauvres, mais il peut parfois perturber les pays riches et nuire à certains travailleurs de ces pays. Que faut-il faire ? » (Kevin H. O’Rourke sur Hachette).

 

« De l’inflation à la désinflation…/… Le long texte prenant position sur le sujet est dû à Arnaud Parienty et est publié dans Alternatives Economiques. Ce qui me paraît relever un peu de l’esprit de clocher. Un second exemple concerne le manque de référence au concept d’efficience. Ce mot ne figure même pas dans l’index du manuel de Première. Je suis très favorable à ce qu’on critique l’idée que le marché est en général efficient et je crois que c’est une bonne chose d’analyser les limites du système de marché. Mais je trouve étonnant qu’on puisse autant insister sur la notion de défaillance du marché, sans avoir au préalable dégrossi le concept d’efficience et énoncé que les marchés fonctionnent bel et bien dans certaines conditions limitées » (Salvador Barberà sur Hatier).

 

« Je trouve les photos de voiture de luxe assez agaçantes. De plus, il vaut mieux illustrer avec un bien (bouteille de lait) et des services ».

« Le début du chapitre (troc, gains de l’echange, etc.) est bien, mais la discussion sur la monnaie scripturale tourne à l’alchimie : « les banques de second rang créent de la monnaie scripturale en accordant des crédits sous forme de dépôts. » Cela ne veut rien dire. Il faut faire beaucoup plus simple. Les dépôts sont de la dette de court terme. Cela n’a rien de magique ». (Thomas Philippon sur Magnard).

 

« Des rapports précédents ont relevé le caractère idéologiquement marqué de certaines assertions des manuels. Sans avoir comparé les manuels qui m’ont été soumis aux manuels antérieurs, je dois dire que j’ai été favorablement surpris. Les sources des articles retenus sont certes bien plus souvent Alternatives Economiques ou les éditions La Découverte que le Figaro Economie ; mais les extraits cités sont moins marqués en général qu’ils ne l’étaient il y a quelques années. Il y a cependant des exceptions ».

« Le chapitre “le chômage : des coûts salariaux trop élevés ou une insuffisance de la demande” est caricatural à cet égard. Il n’est pas sérieux d’imaginer que les élèves puissent évaluer le pour et le contre à ce stade. Les auteurs d’Alternatives Economiques ont choisi leur camp, soit, mais ils ne produisent pas d’argument ».

« On nous décrit finalement “les risques des bulles” comme une caractéristique des vingt dernières années liées à la libéralisation financière, entraînant “des crises dévastatrices”. Il y a eu des bulles bien avant, et une seule crise vraiment dévastatrice liée à une bulle ces vingt dernières années… Ce chapitre passe aussi à peu près sous silence le rôle des innovations financières dans la mutualisation des risques ».

« Le chapitre 8 évoque la redistribution des revenus, mais il lui est bien difficile de le faire alors que rien ou presque n’a été dit sur la formation des revenus : occasion manquée au chapitre 1 ». Le chapitre sur les inégalités présente beaucoup de données, et bien peu d’outils pour les éclairer. Le chapitre sur le marché du travail commence par une présentation “du” modèle néoclassique franchement caricaturale: y a-t-il un économiste moderne qui pense que l’analyse du marché du travail se résume à l’équilibre d’un marche concurrentiel ? La présentation est souvent tendancieuse (qu’on contraste l2.2 sur le chômage keynésien, très positif sur les politiques de relance, et 12.3 sur le chômage classique) » (Bernard Salanié sur Nathan).

 

Non, cet audit n’a pas fait le buzz qu’il méritait  

Les auteurs de cette évaluation ont certes mentionné des améliorations par rapport aux évaluations précédentes[1], mais les constats n’en demeurent pas moins alarmants, tant en ce qui concerne l’orientation des programmes, que des conséquences forcément néfastes à long terme que celle-ci peut engendrer chez des élèves jeunes et insuffisamment formés. Pourtant, la presse n’a pas véritablement réagi après la publication de cet audit.

Et quelques médias bien pensants ont traité le sujet d’un revers de main, habitués qu’ils sont aux attaques ad hominem : « Quand le patronat veut réécrire les programmes scolaires » a titré l’Humanité tout en déplorant la suggestion de retirer Marx des programmes. Le Monde n’était pas en reste avec un « Sciences éco et patrons : la guerre est (re)déclarée » qui signifie à peu près la même chose.

Tout est dit dans ces deux slogans : la critique des programmes de l’Education Nationale n’a pas lieu d’être car l’Académie des sciences morales et politiques est proche du patronat. C’est ce qu’on appelle éviter le débat objectif concernant une information en déviant vers la critique de l’émetteur de celle-ci. Fermer le ban.

 

Pourquoi tant de crispations autour des programmes économiques de l’Education Nationale ? 

Ne serait-ce pas pour cacher des réalités insoupçonnées, réalités dont la connaissance signerait l’arrêt de mort de l’idéologie gauchiste ? Faut-il rappeler que selon le sondage Motivaction (Le Point 11/16), 92% des Français pensent que la pauvreté a augmenté ou est restée stable depuis ces 20 dernières années. Or, selon la World Bank, celle-ci est passée de 44 % de la population mondiale en 1981 à moins de 10 % en 2016.

Ainsi que le résume la Banque Mondiale, jamais l’humanité n’a vécu dans d’aussi bonnes conditions sociales et économiques. Ceci grâce au progrès bien sûr, mais également grâce au recul lent et régulier des guerres. Sans oublier le modèle économique  libéral qui s’est imposé un peu partout sur la planète, à l’exception de quelques dictatures communistes et de l’hexagone récalcitrants, et qui permet à un nombre de plus en plus important de pays pauvres d’émerger et de prendre une part croissance des richesses créées chaque jour sur la planète.

Il y a donc une incroyable méprise entre la réalité du monde d’aujourd’hui et sa représentation par les français. L’appauvrissement de l’hexagone depuis une trentaine d’années par rapport au reste de la planète est un secret particulièrement bien gardé[2].

Il est évident que les programmes économiques de l’Education Nationale (et les médias majoritairement anti-libéraux) entretiennent cette ignorance, dans un intérêt bien compris : perpétuer le mythe socialiste, éviter que l’esprit critique de nos chers enfants devienne un obstacle à ce déni.

Il nous reste cependant un espoir en la personne du nouveau ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer. Il est en effet urgent d’en terminer avec cet ostracisme à l’égard de la réalité mondiale d’aujourd’hui. Cela contribue à cette inculture économique dont les différents classements internationaux affublent la France, et qui coûte forcément très cher en matière de croissance et de balance commerciale…  

[1] Le dernier audit avait eu lieu en 2008 et avait déclenché une réforme des programmes en 2012, sous la houlette de Xavier Darcos, alors ministre de l’Education. L’audit de 2017 visait notamment à vérifier que la partialité des programmes avait été corrigée depuis.

[2] Le PIB per capita français a perdu du terrain y compris par rapport à de nombreux pays riches. En Europe, seule l’Italie a fait pire en matière d’évolution du niveau de vie sur ces trente dernières années !

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